Comment questionner son rapport au salaire ?
Trouver un niveau juste et aligné avec ses valeurs
Dans notre monde moderne, notre travail est au cœur de notre vie, mais aussi de la place que nous avons (ou que nous pensons avoir) dans notre société. Avons-nous réussi notre vie (professionnelle) ? Sommes-nous reconnus par nos parents, nos proches ou celles et ceux avec qui nous avons étudié ? Avons-nous le salaire que nous méritons ? Nous permet-il de répondre à tous nos besoins et à toutes nos envies ?
Notre salaire est une des clés de voûte du système économique qui organise notre travail autour d’une compétition pour des postes toujours mieux payés. Avec un principe simple et vertueux : plus notre salaire est élevé, plus notre contribution à la société et notre reconnaissance sociale devraient être élevées. Oui, mais.
La réalité que nous connaissons n’est pas au rendez-vous des valeurs de la déclaration des droits de 1789 qui veut que les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. Notre salaire ne définit plus notre utilité sociale, mais notre capacité à être au bon endroit (celui qui capte le plus de richesse matérielle) dans une compétition déséquilibrée. Ainsi, vous serez peut-être bien plus riche à travailler au marketing d’un produit inutile (voire nuisible) qu’à soigner, éduquer, protéger ou encore à préserver la nature.
Face aux urgences écologiques et sociales, choisir de basculer dans une vie professionnelle engagée conduit souvent celles et ceux qui avaient « un bon salaire » à accepter une baisse de ce dernier. De combien ? Cela dépend surtout d’où vous partez !
Combien je peux attendre dans le monde de la transition ?
Au travers de notre suivi des offres d’emploi sur la région lyonnaise depuis 2021, on observe des salaires nets allant de 1700€ à 2500€, avec des salaires de 3000€ sur des postes de direction dans des associations et des entreprises éthiques de plus de 50 salariés. Ainsi, on observe une pyramide écrasée : on retrouve très peu de personnes recrutées au SMIC mais peu de salaires très élevés.
Ce sont ainsi les salariés qui bénéficiaient de conditions salariales très avantageuses (entre 20% et les 10% les plus aisés) qui connaissent une baisse significative. C’est particulièrement pour elles et eux que ce mode d’emploi est très utile. Dans tous les cas, un travail sur le niveau de salaire attendu est pertinent pour être dans les meilleures conditions pour choisir et accomplir son évolution en quête de sens !
S’écouter pour s’assurer de prendre les bonnes décisions au bon moment
Avant d’interroger son rapport au salaire, un petit rappel utile : cet exercice ne vise pas à vous conduire à une sobriété subie qui vous mettra dans un sentiment de précarité et d’insécurité matérielle. Il est indispensable de s’écouter, d’écouter ses besoins, ses peurs et celles de son entourage, et de prendre le temps qu’il faut !
Ce mode d’emploi vous propose d’interroger votre rapport au salaire avec deux axes qui vous permettront de vous situer et d’amorcer des évolutions fertiles pour votre transition professionnelle :
1. L’objectivation
qui vous permet de situer votre réalité personnelle dans le contexte économique, social et écologique de notre société.
2. La subjectivation
qui vous permet de travailler votre réalité personnelle pour la rendre compatible avec vos valeurs et désirs profonds.
1. Objectiver son rapport au salaire
Partir de la réalité du monde
L’objectivation est un processus d’analyse de notre situation au regard de la réalité sociale, économique, écologique… afin de prendre de la hauteur sur ses ressentis liés à sa propre situation personnelle. Dans le cas du salaire, il s’agit d’analyser ce que signifie un bon salaire, et de prendre en compte ses conséquences économiques, sociales, écologiques ou encore psychologiques.
Réalité économique et sociale : qu’est-ce qu’un bon salaire pour moi ?
Première étape : qu’est-ce qu’un bon salaire ? Et on met notre réponse en miroir avec la réalité économique et sociale de notre pays autour de deux points développés par Baptiste Mylondo dans son ouvrage (facile à lire !) Ce que nos salaires disent de nous :
- ▸ Est-ce que ce salaire est particulièrement élevé ou non ? L’INSEE nous apprend que le salaire médian (qui sépare les 50% les mieux payés des 50% les moins payés) en France est de 2 090€ nets par mois en équivalent temps plein, significativement plus bas que le salaire moyen, ce qui montre une concentration des bas salaires. On entre dans les 10% les mieux payés à partir de 4 160€ nets.
- ▸ Est-ce que ce salaire est particulièrement juste ? La question n’est plus économique mais éthique : qu’est-ce qui définit un salaire juste ? L’utilité sociale ? La pénibilité ? La technicité ? La nécessité vitale ? Elle peut interroger un secteur (comme celui du soin lors du Covid) mais aussi des métiers dans un même secteur : comment expliquer la différence de salaire au sein des métiers du soin allant du smic à plus de 10 000€ par mois ?
Cet exercice d’objectivation vous permettra de mettre en perspective le niveau de salaire qui vous semble légitime au regard de la réalité économique et sociale qui fabrique des inégalités de revenu, mais aussi des injustices quand on est en incapacité de justifier ces inégalités d’un point de vue éthique.
[Aller plus loin]Mérites-tu d’être pauvre ?, Baptiste Mylondo sur Soif de sens
[Aller plus loin]Salaire à vie, revenu de base et si on changeait tout ?, Baptiste Mylondo sur Blast
[Aller plus loin]Ce que nos salaires disent de nous, de Baptiste Mylondo
Réalité écologique : quelles sont les conséquences d’un bon salaire ?
Seconde étape : qu’est-ce qu’on fait d’un (bon) salaire ? Quand on parle de salaire, on parle de son utilité : nous permettre de consommer des biens et des services.
Si naturellement, on peut reverser son salaire en dons pour des associations engagées, épargner dans des banques éthiques comme la Nef ou investir dans des projets engagés avec Villages Vivants, Terre de liens, Habitat & humanisme ou encore Energie partagée, c’est d’abord dans la consommation que nos revenus seront dirigés. Et là, c’est pour la protection de la nature que c’est compliqué.
Aujourd’hui, la consommation de biens (appareils électroniques, vêtements, objets divers…) représente 24% des émissions d’une personne en France. Cette consommation est entièrement corrélée au niveau de revenu (plus on est riche, plus on consomme) !
À cette consommation s’ajoutent notre alimentation (23%) qui varie en fonction du revenu (mais moins) et une partie des 21% imputables aux transports : celle liée au tourisme en avion qui concerne d’abord les classes aisées.
Enfin le logement représente 14% de nos émissions (en particulier liées à la construction et au chauffage) où les inégalités de revenus sont encore présentes : construction, choix des matériaux, type d’habitat entre maison et immeuble, nombre de pièces…
Mais attention aux moyennes : plus on est riche, plus les émissions s’envolent ! L’empreinte carbone moyenne annuelle des ménages français est de 24,5 tonnes de CO2 par ménage. Mais celle des 10 % les plus pauvres est à peine supérieure à 15 tonnes, contre plus de 40 pour les 10 % les plus aisés. Le tout avec un nombre moins important de personnes dans un ménage riche que pauvre. On arrive alors à presque 4 fois plus d’émissions pour les plus riches quand on ajoute cette différence. Vous pouvez retrouver toutes les explications dans un article détaillé de Millénaire 3.
Un niveau de salaire élevé qui se traduit dans une consommation de biens manufacturés, de logements surdimensionnés ou de voyages au bout du monde interpelle sur la viabilité de notre mode de vie dans un contexte de dérèglement climatique et d’effondrement de la biodiversité. Cependant ce ne sont que des moyennes. Vous pouvez réaliser votre propre empreinte carbone grâce à Nos gestes climat, un outil très rapide et très pédagogique !
[Aller plus loin]Quels liens entre les revenus des ménages et les enjeux climatiques (Millénaire 3)
[Aller plus loin]Nos gestes climat (Ademe)
[Aller plus loin]Le Consomètre (The Greener Good)
Réalité psychologique : rapport au bonheur et représentations sociales
Troisième étape : qu’est-ce que le salaire représente ? Clé de voûte de notre système économique, le salaire n’a pas pour seule vocation économique de nous permettre de consommer. C’est aussi un moyen de comparer et de valoriser certaines situations (ou certains métiers) par rapport à d’autres. Sur Jobijoba, c’est la première information donnée quand on parle d’un métier !
- Rapport à une vie réussie. Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Si la question semble très personnelle, en réalité, elle est guidée par notre éducation, notre famille, nos médias… Dans cette vie réussie, le salaire peut occuper une place importante aujourd’hui. C’est cependant ce qui connaît une évolution significative depuis 10 ans avec la massification des évolutions en quête de sens de celles et ceux que France Travail désigne comme bifurqueurs.
- Rapport à une situation respectable. Qu’est-ce qui amène le respect de sa famille, de ses proches, de ses camarades d’école ou d’études ? Là encore, le salaire reste un élément clé, mais il n’est pas le seul. On observe que plus le métier a du sens, moins le salaire est abordé en premier dans un échange, au bénéfice de la pratique du métier, de ce qu’il apporte, de ce qui s’y vit… que ce métier soit bien rémunéré ou non ! Le salaire peut être alors perçu comme une compensation du non-sens (ou du sens limité) qu’on perçoit dans son métier.
En résumé, le salaire n’est pas aujourd’hui la valeur cardinale pour définir la valeur d’un métier. Il existe des métiers-passion et des métiers-engagement très reconnus. Le salaire est d’autant plus important que le métier n’a pas de sens pour celui ou celle qui le pratique ou lorsqu’il s’agit de se comparer à une personne qui pratique le même métier.
2. Subjectiver son rapport au salaire :
Partir de votre réalité, de vos envies et de vos besoins
Après le processus d’objectivation, la subjectivation est un processus d’analyse qui interroge notre réalité personnelle au regard de ce qu’on pense comme vrai, juste, bien et qui cherche à rendre compatible notre réalité avec nos valeurs morales. Dans le cas du salaire, elle consiste à rendre possible un niveau de salaire compatible avec le ou les métiers qui ont réellement du sens pour nous.
Ce processus d’interrogation sur votre salaire, si vous êtes concerné par une probabilité de baisse de salaire, passe par trois étapes successives : se libérer des représentations positionnelles, savoir quels sont ses besoins réels, s’aider à déconsommer pour réduire sa dépendance financière au travail.
Étape 1.Se libérer des représentations positionnelles : argent, statut social…
Cette première étape consiste à prendre le temps d’interroger ce qui compte pour vous dans votre salaire et distinguer ce qui répond à une réalité économique afin de pouvoir consommer, et à une réalité sociale et psychologique afin d’être reconnu par la société, par votre entourage ou par vous-même.
L’enjeu de cette étape est de travailler vos représentations positionnelles. Quelle place dans la société pensez-vous occuper grâce à votre travail ? Si c’est le salaire qui définit cette place dans la société pour vous (je réussis ma vie parce que j’ai pas mal d’argent) alors il ne sera pas possible de le réduire.
Le premier enjeu, indispensable, est de ramener le salaire à ce qu’il est : un pouvoir de consommer des biens et des services, et de s’assurer d’une sécurité face à des aléas (chômage, maladie, aidance familiale…) quand elle n’est pas déjà assurée par la puissance publique.
Étape 2.Identifier et respecter ses besoins réels grâce au RIB
Cette seconde étape vise à définir ses besoins réels afin de connaître le niveau de salaire nécessaire pour les satisfaire. Pour cela, vous pouvez vous aider du RIB, le revenu induit par le besoin, proposé par les Ecolohumanistes qui invitent à interroger le salaire comme un temps qu’on donne à la place d’autres (belles) choses qu’on peut vivre.
Comment faire son RIB ?
- 1. Identifiez toutes vos dépenses d’une semaine, d’un mois, d’une année et les classer entre :
- nécessaires (ce sont vos besoins : ils sont indispensables à votre qualité de vie)
- confortables (ce sont vos envies : elles rendent votre quotidien plus facile ou agréable)
- futiles (ce sont des pulsions de consommation qui ne répondent pas à des envies réelles)
- 2. Calculez et définissez trois paliers :
- Sécurité (en dessous, vous vous sentirez en insécurité économique)
- Confort (en dessous, vous devrez renoncer à certains plaisirs)
- Abondance (en dessous, il ne se passe rien de particulier pour vous)
- 3. Comparez à ce que vous pourriez faire ou vivre en travaillant moins ou autrement, en particulier si vous avez déjà des idées de nouvelles voies pro ou envie de réduire la place du travail dans votre vie pour vous engager davantage dans d’autres espaces : famille, vie citoyenne, engagements bénévoles…
Le RIB vous ouvre la porte à une multitude de questions sur votre mode de vie, à vos actes de consommation, votre besoin de sécurité, en particulier en matière d’épargne, ou encore votre rapport à la propriété : voiture, logement… Si vous identifiez un enjeu à réduire votre salaire pour choisir la vie qui vous convient, une troisième étape s’ouvre devant vous : celle de la déconsommation.
Étape 3.S’aider à déconsommer : s’inspirer de la méthode Bisou
La déconsommation est une notion popularisée dans les années 2020, en particulier dans un contexte de dérèglement climatique et de scandales écologiques, sanitaires et sociaux dans le monde de la mode ou des objets électroniques. Elle a été accompagnée de la montée de mouvements comme ceux du zéro déchet, de la seconde main ou du minimalisme.
Parmi les (nombreuses) méthodes que vous pouvez utiliser pour réduire votre dépendance à la consommation, on trouve la méthode BISOU. Elle se base sur un acronyme :
La vocation de la méthode BISOU, reliée à un exercice d’analyse de vos dépenses dans le cadre d’un RIB, est à la fois d’aider à trier vos consommations entre besoin, envie et pulsion mais aussi à vous donner un petit protocole à suivre avant chaque acte de consommation pour vous prémunir de tous les stimuli (plus de 15 000 subis chaque jour pour une personne ordinaire) publicitaires et de notre « conditionnement » à la consommation.
Trouver un équilibre durable : à vous de jouer… et de rejouer !
Ce mode d’emploi ne vous donne pas de réponse sur le salaire adapté à votre situation. Si vous avez trois enfants, des parents malades à aider, un achat immobilier en cours ou une famille qui ne vous suit pas (encore) dans vos envies d’évolution, votre situation n’est pas la même que si vous êtes jeune, célibataire, sans enfant !
Il vise à vous donner des questions clés et des outils pour avancer personnellement (ou en famille !) afin d’aller vers un niveau de salaire juste et ajusté à votre situation et à votre envie d’évolution. Avant de vous laisser, trois rappels importants :
- Ne vous mettez pas en danger : une évolution réussie est une évolution où on s’épanouit. Si vous allez (tout de suite) vers un niveau de salaire qui vous met en danger ou en tension forte avec votre famille, il est probable que cela ne vous aide pas à accomplir votre évolution.
- Prenez le temps : une évolution c’est un chemin. Autorisez-vous à prendre le temps qu’il faut, en particulier si votre évolution (en général et de salaire en particulier) a des conséquences sur votre famille. Ce n’est pas une incitation à ne pas avancer, mais à avancer au rythme qui vous semble sain, et non à celui qui vous semble au niveau extrême des urgences écologiques et sociales.
- Lisez, échangez, trouvez des espaces d’accompagnement : une évolution est jalonnée de découverte, de partage et de rencontres inspirantes. Le salaire ne doit pas être un sujet tabou ! Quand vous rencontrez des personnes qui pratiquent des métiers et missions qui vous intéressent, parlez salaire et posez-leur toutes les questions autour du salaire (représentation, mode de vie, renoncement qu’ils ont pu avoir à faire…) pour vous aider à avancer !
[Ressource]Trouvez des personnes avec qui parler dans notre bibliothèque de parcours de transition
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